le grillon des moquettes

Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère

Dans les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère le peintre Shitao témoigne, vers 1710, de la haute conception qu'il se fait du geste de peindre. Il fonde sa pensée hors du temps, au delà des œuvres et des écoles et s'inscrit dans une longue tradition tout en exprimant par écrit une volonté d'invention formelle et d'expression personnelle qui ouvre la voie à la modernité

Propos sur la peinture
   

 


L'unique trait de pinceau
Par le moyen de l'Unique Trait de Pinceau, l'homme peut restituer en miniature une entité plus grande sans rien en perdre : du moment que l'esprit s'en forme d'abord une vision claire, le pinceau ira jusqu'à la racine des choses.
[...] C'est pourquoi il a été dit : "ma voie est celle de l'unité qui embrasse l'universel."

Le poignet libre
Si l'on ne peint d'un poignet libre, des fautes de peintures s'en suivront; et ces fautes à leur tour feront perdre au poignet son aisance inspirée.

Au delà de l'imitation
La connaissance qui s'attache étroitement à imiter ne peut qu'être sans envergure ; aussi, l'homme de bien, lui, n'emprunte-t-il à l'Antiquité que pour fonder le présent.
[...] Du moment que l'on sait la règle, il faut s'appliquer à transformer.

Tout est fruit d'une réception
En ce qui concerne la réceptivité et la connaissance, c'est la réceptivité qui précède et la connaissance qui suit...
La peinture résulte de la réception de l'encre ; l'encre de la réception du pinceau ; le pinceau, de la réception de la main ; la main, de la réception de l'esprit : tout comme dans le processus qui fait que le Ciel engendre ce que la Terre ensuite accomplit, ainsi tout est fruit d'une réception.

L'Unique Trait de pinceau est la racine de la calligraphie et de la peinture
Bien que la peinture et la calligraphie se présentent concrètement comme deux disciplines différentes, leur accomplissement n'en est pas moins de même essence.
Le monde ne s'en tient pas à une seule méthode, ni la Nature à un seul don. Ceci n'est pas seulement manifeste en peinture mais aussi en calligraphie. L'Unique Trait de pinceau est la racine et l'origine première de la calligraphie et de la peinture.

L'esprit du pinceau est une question de vie
L'encre, en imprégnant le pinceau, doit le doter d'aisance ; le pinceau, en utilisant l'encre, doit la douer d'esprit. L'aisance de l'encre est une question de formation technique ; l'esprit du pinceau est une question de vie.
Aussi, si les monts, les fleuves et l'infinité des créatures peuvent révéler leur âme à l'homme, c'est parce que l'homme détient le pouvoir de formation et de vie, sinon comment serait-il possible de tirer ainsi du pinceau et de l'encre une réalité qui ait chair et os, expansion et unisson, substance et fonction, forme et dynamisme, inclinaison et aplomb, ramassement et bondissement, latence secrète et jaillissement, élévation altière, surgissement abrupt, hauteur exiguë, escarpement fantastique et surplomb vertigineux, exprimant dans chaque détail la totalité de son âme et la plénitude de son esprit.

Quand le poignet est animé par l'esprit, fleuves et montagnes livrent leur âme
Il faut travailler avec aisance, à main levée, et le trait de pinceau sera capable de métamorphoses abruptes. Que le pinceau soit incisif dans ses attaques et ses finales, et la forme sera sans maladresse ni confusion.
La fermeté du poignet permet au pinceau de s'appesantir pour pénétrer en profondeur; la légèreté du poignet fera voler et danser le pinceau avec un détachement allègre ; le poignet rigoureusement droit fait travailler le pinceau de la pointe ; il s'incline, et le pinceau travaille de biais ; le poignet accélère sa course, et le coup de pinceau gagne en force ; de la lenteur du poignet naissent les courbes savoureuses ; les variantes du poignet permettent des effets d'un naturel plein d'abandon ; ses métamorphoses engendrent l'imprévu et le bizarre ; ses excentricités font des miracles et quand le poignet est animé par l'esprit, fleuves et montagnes livrent leur âme.

Entreprendre de défricher le chaos
L'union du pinceau et de l'encre est celle de Yin et Yang.
La fusion indistincte de Yin et Yang constitue le chaos originel.
Et, sinon par le moyen de l'Unique trait de pinceau, comment pourrait-on défricher le chaos originel ?
En s'en prenant à la montagne, la peinture trouve son âme ;
En s'en prenant à l'eau, elle trouve son mouvement ;
En s'en prenant aux forêts, elle trouve la vie ;
En s'en prenant aux personnages, elle trouve l'aisance.
Réaliser l'union de l'encre et du pinceau, c'est résoudre la distinction de Yin et Yang, et entreprendre de défricher le chaos.

À partir de l'Un, l'innombrable se divise ; à partir de l'innombrable l'Un se conquiert
Au milieu de l'océan de l'encre, il faut établir fermement l'esprit ;
À la pointe du pinceau, que s'affirme et surgisse la vie ;
Sur la surface de la peinture s'opère une complète métamorphose ;
Au milieu du chaos s'installe et jaillit la lumière !
À ce point, quand bien même le pinceau, l'encre, la peinture, tout s'abolirait, le Moi subsisterait encore, existant par lui même. Car c'est moi qui m'exprime au moyen de l'encre, et non l'encre qui est expressive par elle même ; c'est moi qui trace au moyen du pinceau, et non le pinceau qui trace de lui même. J'accouche de ma création , ce n'est pas elle qui pourrait accoucher d'elle même.
À partir de l'Un, l'innombrable se divise ; à partir de l'innombrable l'Un se conquiert. La métamorphose de l'Un produit Yin et Yang - et voilà que toutes les virtualités du monde se trouvent accomplies.

Le Paysage exprime la forme et l'élan de l'Univers
Au sein du Paysage,
le vent et la pluie, l'obscurité et la clarté constituent l'humeur atmosphérique ;
la dispersion ou le mouvement, la profondeur ou la distance constituent l'organisation schématique ;
verticales et horizontales, creux et reliefs constituent le rythme ;
ombres et lumières, épaisseur et fluidité constituent la tension spirituelle ;
rivières et nuages, dans leur rassemblement ou leur dispersion, constituent le liant ;
le contraste des replis et des ressauts constitue l'alternance de l'action et de la retraite.

Se référer à la mesure fondamentale du Ciel et de la Terre
L'altier et le lumineux sont la mesure du Ciel, l'étendu et le profond sont la mesure de la Terre.
Le Ciel enlace le Paysage au moyen des vents et des nuages ;
La Terre anime le Paysage au moyen des rivières et des rochers.
Si l'on ne se réfère pas à cette mesure fondamentale du Ciel et de la Terre, on ne pourra rendre compte de toutes les métamorphoses imprévisibles du Paysage.

Six procédés d'expression
En peinture, il y a six procédés d'expression : l'attention centrée sur la scène indépendamment de l'arrière-fond, l'attention centrée sur l'arrière-fond indépendamment de la scène ; l'inversion, l'addition d'éléments expressifs, la rupture, le vertige.
- L'attention centrée sur la scène indépendamment de l'arrière-fond : sur un fond de montagnes séculaires et hivernales, se détache un avant-plan printanier.
- L'attention centrée sur l'arrière-fond indépendamment de la scène : derrière de vieux arbres dénudés, se dresse une montagne printanière.
- L'inversion : les arbres sont droits, tandis que montagnes : et rochers penchent de guingois ; ou bien montagnes et rochers sont droits, tandis que les arbres penchent de guingois.
- L'addition d'éléments expressifs : tandis que la montagne déserte et sombre est sans la moindre apparence de vie, ajouter çà et là quelques saules épars, de tendres bambous, un petit pont, une chaumière.
- La rupture : créer un univers qui soit pur de toute souillure de la banalité vulgaire; montagnes, rivières, arbres ne sont livrés que partiellement, amputés de l'une ou l'autre extrémité ; partout, aucun coup de pinceau qui ne soit abruptement interrompu ; mais pour employer cette méthode d'interruption avec succès, il est essentiel de travailler d'un pinceau absolument libre et détachés.
- Le vertige : il s'agit d'exprimer un univers inaccessible à l'homme, sans nulle route qui y mène, telles ces îles montagneuses du Bohai', Penglai et Fanghu où seuls les Immortels peuvent résider, mais que le commun des hommes ne peut imaginer; cela, c'est le vertige tel qu'il existe dans l'univers naturel ; pour l'exprimer en peinture, il n'y a qu'à montrer des cimes escarpées, des précipices, des passerelles suspendues, des gouffres extraordinaires. Pour que l'effet en soit vraiment merveilleux, il faut faire voir toute la force du coup de pinceau.

La Mer et la Montagne
La Mer possède le déferlement immense, la Montagne possède le recel latent.
La Mer engloutit et vomit, la Montagne se prosterne et s'incline.
La Mer peut manifester une âme, la Montagne peut véhiculer un rythme.
La Montagne, avec la superposition de ses cimes, la succession de ses falaises, avec ses vallées secrètes et ses précipices profonds, ses pics élevés qui pointent brusquement, ses vapeurs, ses brumes et ses rosées, ses fumées et ses nuages, fait penser aux déferlements, aux engloutissements et aux rejaillissements de la mer; mais tout cela n'est pas l'âme que manifeste la Mer elle-même : ce sont seulement celles des qualités de la Mer que la Montagne s'approprie.
La Mer, elle aussi, peut s'approprier le caractère de la Montagne : l'immensité de la Mer, ses profondeurs, son rire sauvage, ses mirages, ses baleines qui bondissent et ses dragons qui se dressent, ses marées en vagues successives comme des cimes : voilà tout ce par quoi la Mer s'approprie les qualités de la Montagne, et non la Montagne celles de la Mer.
Telles sont les qualités que Mer et Montagne s'approprient, et l'homme a des yeux pour le voir.

Peinture et poésie
J'emprunte des idées à la poésie pour en faire des sujets de peintures.
La peinture est le sens même du poème, tandis que le poème est l'illumination qui gît au cœur de la peinture.

Quand l'homme se laisse aveugler par les choses, il se commet avec la poussière
Quand l'homme se laisse dominer par les choses, son cœur se trouble.
Un cœur troublé ne peut produire qu'une peinture laborieuse et raide.
L'essentiel de la peinture réside dans la pensée, et il faut d'abord que la pensée étreigne l'Un pour que le cœur puisse créer et se trouver dans l'allégresse ; alors, dans ces conditions, la peinture pourra pénétrer l'essence des choses jusqu'à l'impondérable,
Songeant que les Anciens n'ont pas nécessairement parlé de cet aspect, j'ai voulu tout spécialement le développer en profondeur.

   
  

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